Enquête : Immersion dans une équipe de patrouille en plein couvre-feu à Lomé

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©AfreePress-(Lomé, le 29 avril 2020)- Il sonnait 20 h 10 vendredi 24 avril 2020 lorsqu’après avoir déposé un ami chez lui, je rentrais à mon domicile, quand arrivé au carrefour Total Totsi, une patrouille de gendarmerie de l’opération force Covid-19 me fit arrêter pour des contrôles dans le cadre du couvre-feu décrété dans le Grand Lomé en début du mois d’avril par le Chef de l’état.

Respectueux de l’ordre et de la loi, je rangeai ma voiture de côté et un jeune gendarme, la vingtaine environ s’approcha de moi.

Avec politesse, il me salua et débute un interrogatoire pour m’identifier, s’informer des raisons de ma présence nocturne à cette heure du soir. Après lui avoir présenté mes documents officiels, il m’expliqua les raisons de leur présence à ce carrefour et celles de mon arrestation. J’ai compris très vite que je suis tombé sous le coup de la loi, vu l’heure qui sonnait.

Le couvre-feu m’a intercepté. J’ai décidé alors de transformer mon arrestation en investigations pour vivre en direct le couvre-feu de ce vendredi soir.

Immersion au sein d’une équipe de patrouille de la gendarmerie en plein couvre-feu au quartier Totsi à Lomé.

Devant moi était positionné le dispositif de contrôle des passants mis en place par l’équipe de patrouille. Deux points de contrôle sont érigés autour du carrefour Total Totsi.

Le premier en direction de Djidjole et le second à l’intersection des voies qui mènent vers l’hôtel la concorde et le carrefour limousine. Barres de fer positionnées sur les trois voies du rond-point, à côté de chaque barrière métallique, était posté un agent qui a pour principale mission d’arrêter les véhicules et les passants et leur faire passer un interrogatoire.

D’un côté du point de contrôle, une vingtaine de noctambules sont arrêtés par les gendarmes et soumis à des contrôles et à des interrogatoires. De l’autre côté, une dizaine à peine. Des jeunes, des moins jeunes, des femmes et des hommes.

Les premiers noctambules à tomber dans la nasse du couvre-feu cette nuit sont ceux qui revenaient du travail, ou alors d’une sortie ou d’une urgence. Bref les raisons sont multiples.

A votre arrivée à leur niveau, les gendarmes vous soumettent à un bref interrogatoire pour déterminer les raisons de votre présence dehors à cette heure du couvre-feu. Tout se passe calmement avec certains.

« Je reviens de la pharmacie pour acheter des produits pour mon fils malade. Au retour, l’heure du couvre-feu a sonné. Je suis désolée de cela », explique une dame à un gendarme. Après vérification de l’ordonnance et des reçus d’achat de médicaments, il la libère. D’autres personnes arrêtées par le couvre-feu sont aussi libérées, sur justification de la raison de leur sortie nocturne et priées de rentrer chez elles directement. Certains se présentaient aux gendarmes à qui ils brandissent une carte professionnelle.

Après contrôle ils sont libérés sans ménagement. La même scène s’est produite plusieurs fois sous le regard hagard de ceux qui ont été arrêtés. A la question de savoir pourquoi certains sont autorisés à repartir après leur bref arrêt et d’autres non, l’officier gendarme qui faisait office de commandant de l’équipe de patrouille répondit: « Ce sont des officiers ou des policiers en civil. À bord de cette voiture qui vient de partir, il y avait un lieutenant-colonel et un lieutenant en civil. Ils ont décliné leur identité et ont présenté leurs cartes professionnelles. Raison pour laquelle je les ai laissés partir. C’est des réalités que les civils ne comprennent pas. Parfois il y a des militaires, gendarmes ou policiers qui sont en mission la nuit en civil ».

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Coups de gueule

Avec d’autres, c’est un langage de sourd. Une véritable gymnastique pour se faire comprendre par les gendarmes. Beaucoup de noctambules arrêtés par le couvre-feu perdent vite patience et manifestent leur colère sans résignation. Cette nuit, dans l’expression de son désaccord aux gendarmes, un jeune lâche : « il faut que vous compreniez que parfois nous ne faisons pas exprès de nous faire arrêter par la patrouille lors des couvre-feux. Je ne peux pas comprendre que malgré toutes mes explications, le gendarme ne veut pas me laisser partir. J’habite juste à côté et je viens de déposer un frère qui m’a sollicité quand je rentrais ce soir. Au retour ils m’ont arrêté et malgré toutes mes explications ils sont restés indifférents. C’est quoi ça ? Ce pays nous appartient à tous ».

Ne comprenant pas pourquoi ils sont encore bloqués par la patrouille malgré la présentation de leur laissez-passer qui les autorise à rentrer ou à sortir après l’heure du début du couvre-feu, certains noctambules arrêtés s’énervent, s’emportent et tout de suite, le ton monte entre eux et les gendarmes. Comme ce juriste qui de retour de chez sa maman, est arrêté par le couvre-feu.

« Je revenais de chez ma maman quand arrivée à Limousine, une jeune femme m’a supplié de la déposer un peu vers la maison de Adebayor. A mon retour, la patrouille m’a intercepté. Malgré mes tentatives d’explications, le jeune gendarme ne veut rien comprendre. Si j’étais un voleur, un hors-la-loi ou un meurtrier, je serai passé de l’autre côté de la rue et échappé à ces contrôles cette nuit. Vu que je ne me reprochais rien, j’ai juste voulu obtempérer et voilà ces types d’embêtements qu’il me fait subir depuis tout ce temps. Je ne comprends pas pourquoi il se comporte de la sorte. Nous sommes tous des Togolais et bientôt la pandémie va finir dans ce pays et on va se regarder en face. C’est quoi à la fin. Merde », fulmine-t-il dans un excès de colère.

Oubliant qu’il a violé l’heure du couvre-feu et qu’il était tombé sous le coup de la loi. De l’autre côté de la rue, un couple a maille à partir avec un gendarme qui visiblement est irrité par l’approche menée par le couple pour lui expliquer les raisons de leur retour tardif chez eux. Les échanges ne sont pas cordiaux entre eux. Ne pouvant plus supporter l’indifférence du gendarme vers qui il s’est dirigé pour décliner son identité, le monsieur peste : « Je reviens du bureau quand mon épouse m’a appelé pour me dire qu’elle a un souci technique avec sa voiture et donc m’a expressément demandé de passer la chercher à son bureau. Le temps de faire demi-tour, il sonnait déjà 20h.

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Au retour à la maison, le couvre-feu nous a interceptés. Je dispose d’un laissez-passer officiel. Par respect pour son uniforme et son grade de gendarme, je me suis approché poliment du gendarme qui nous avait arrêtés pour lui présenter mes papiers d’identité et ceux de mon épouse et le laissez-passer. Il ne veut rien savoir et m’a refoulé comme un vulgaire voleur. Je ne suis pas voleur. Je suis Directeur d’entreprises dans ce pays. Comment vous arrêtez un citoyen lors d’une patrouille qui revient de son lieu de travail et qui a souhaité se présenter à vous pour décliner son identité et vous le repoussez tel un sale mendiant lépreux ?

Non ça ne se fait pas comme cela. Arrêtez ces genres de comportements dans ce pays. Facilitez-nous la tâche pour qu’on puisse faciliter la vôtre aussi », a-t-il crié. Soutenu par son épouse, il a maugréé durant un moment avant de se calmer. Le fameux « laissez-passer » Le laissez-passer est un document délivré et signé par l’autorité pour tout demandeur qui souhaite en disposer pour se déplacer pendant le couvre-feu, sans tenir compte des restrictions de circulation des véhicules.

Il vous permet de circuler la nuit après les heures du couvre-feu. Il est établi par le ministère de la Sécurité ou votre hiérarchie directe. Pour les journalistes togolais, c’est la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC) qui le délivre sur présentation d’une demande introduite par le journaliste après avoir fourni des informations vérifiées et fiables. A défaut, vous n’êtes pas éligibles.

Ce vendredi soir, de nombreux Togolais ne disposent pas de ce précieux sésame. Les rares noctambules qui les présentaient aux gendarmes n’ont pas eu gain de cause. La raison est simple : « Ce soir les ordres ont changé. Notre hiérarchie nous a dit que les laissez-passer ne sont pas valables du moins pour cette nuit », se justifie l’officier commandant de l’équipe de la patrouille positionnée au rond-point de Total Totsi. Une décision qui a surpris tous les détenteurs du laissez-passer.

« Personne ne nous a informés de ce changement de décision. Ni nos chefs au bureau ni les médias. Personne. Je dispose d’un laissez-passer valide signé par l’autorité. Hier je l’avais utilisé lors du contrôle. Ce soir les gendarmes refusent de me laisser rentrer chez moi parce que selon eux, ça ne passe plus ce soir. Je ne comprends rien de tout cela », fustige un homme, la cinquantaine arrêté par la patrouille avant d’ajouter : « Si c’est comme ça, qu’ils nous informent du changement de décision et comme ça on éviterait de se faire déranger ! ».

Il rentrait de travail quand le couvre-feu l’a arrêté. Chef service dans un ministère de la place, l’homme n’a pas digéré son arrestation et surtout le refus des gendarmes de le laisser partir malgré les papiers d’identité et le laissez-passer qu’il a présentés aux gendarmes. « Allo, allo mon Capitaine » Régulièrement un jeune officier gendarme est collé au téléphone avec un interlocuteur au bout du fil.

Le dialogue qu’il entreprend avec son interlocuteur prouve à suffisance qu’il présente la situation des contrôles et des personnes arrêtées par son équipe à son chef: « La situation est sous contrôle Capitaine.

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Une trentaine de personnes arrêtées capitaine. Reçu capitaine, à vos ordres capitaine, merci capitaine », laissait-il entendre faiblement. Il reçoit en retour des instructions et se dirige après vers le troupeau de violeurs de couvre-feu. Dans un français militaire, il informe tout le monde: « Patientez, nous attendons les instructions de nos chefs », puis se retourne et donne des ordres aux plus jeunes de sa troupe qui s’exécutent sans sommation.

La même scène se répète régulièrement : Arrestation, contrôle d’identité et de laisserez-passer pour ceux qui en disposent, bref interrogatoire et la décision tombe selon vos explications. Deux décisions sont généralement prises. Ou vous êtes retenus un moment le temps de recevoir les instructions de leur hiérarchie, ou vous êtes autorisés à continuer votre route selon l’identité que vous leur présentez.

Ainsi certains noctambules ont été gardés durant quelques heures et d’autres libérés.

L’arrivée du Général et Messie

Une heure après le début du couvre-feu , une grosse berline arriva sur les lieux et se mit un peu à côté des gendarmes. Vitres teintées, moteur en marche, difficile d’apercevoir l’occupant du véhicule. Néanmoins, à voir la précipitation avec laquelle les gendarmes se sont rués sur la voiture, il n’est pas difficile de comprendre que c’est un de leur chef hiérarchique qui s’y trouvait.

L’occupant de la Range Rover baisse sa vitre et s’adresse aux gendarmes. Personne n’a entendu leur échange. Quelques minutes plus tard, la grosse berline redémarra et disparut dans l’obscurité dans un vrombissement de moteur. Et c’est le branle-bas du côté des gendarmes.

Tout le monde s’active subitement. Personne ne comprend ce qui se passe. Questionné sur la présence de cette Range Rover et sur celui qui était à l’intérieur, le gendarme commandant répond rapidement et à pas de course : « C’est le Général qui vient de partir comme ça. Il était dans la Range Rover pour sa tournée nocturne quotidienne ».

Il réunit rapidement ses éléments et leur passa un message difficilement audible par les nombreuses personnes arrêtées. Quelques minutes après le départ de la grosse berline, l’officier gendarme en charge de la zone reçoit un appel.

A la vue du numéro de l’appelant, il se mit au « garde-à-vous » et décroche l’appel. Au téléphone avec son interlocuteur qui n’est autre que son chef hiérarchique, la conversation est plus qu’ordonnée. A l’autre bout du fil, une voix ordonne : « Le Général a dit de libérer toutes les personnes arrêtées, exécution ». « Reçu Capitaine. On procède à leur libération déjà Capitaine ». Puis il raccrocha et ordonna aux autres gendarmes : « Libérez tout le monde ».

Joie, soupir, exaltation se lisaient sur les visages des gens arrêtés qui n’ont pas traîné à déguerpir des lieux. Démarrage en trombe des voitures et motos et sans rien demander ils se sont rapidement dispersés en quelques secondes chacun prenant la direction de son lieu de résidence.

Le Ministre de la Sécurité le Général Yark Damehane venait ainsi de soulager cette trentaine de noctambules arrêtés par le couvre-feu cette nuit au rond-point de Total Totsi.

David Baini DJAGBAVI, en immersion au sein d’une équipe de patrouille.

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