Il avait quelque chose de plus que les autres

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©AfreePress-Lomé, le 7 juin 2020- Je commence ce texte en dérogeant un tout petit peu aux sacrosaintes règles d’écriture journalistique. Pardonnez cette impertinence, car je serai un peu trop présent dans les lignes qui vont suivre. Celui à qui ce texte est dédié, a été lui aussi très présent pour nous, pour moi et plus encore, pour son pays le Togo auquel il a consacré une grande partie de sa vie et de son combat. A quoi bon s’embarrasser des usages et règles d’écriture avant de lui rendre un hommage à la mesure de ce qu’il fut ?

Me Apollinaire Madji Yawovi Agboyibo, où que tu sois actuellement, je te salue un genou à terre et le cœur plein d’émotion. Tu n’as pas voulu qu’on se revoit une dernière fois autour d’un bon plat de koliko (ignames frites) bien chaud accompagné de brochettes et d’une variété de breuvage, riant aux éclats et se tapotant sur les épaules tels des potes de toujours. Nous te pleurons à chaudes larmes aujourd’hui et pour toujours. Tes enfants te pleurent, ton épouse et ceux qui t’ont connu et aimé, te pleurent. Mais Tu étais un homme spirituel et très attiré par le divin, ou devrais-je dire le mystérieux ? Alors peut-être que tu le prends déjà sportivement.
« Quiconque a bu à la calice Obloutos Arara a quelque chose de plus que les autres », aimais-tu dire à tes plus proches collaborateurs, dont un certain Thomas Noussoukpoe, aujourd’hui premier responsable du parti « BAC ». Il a rendu témoignage de toi et de tes bontés envers sa personne. Il confie que tu lui disais que le soleil brillera toujours pour l’homme bon. « C’est pourquoi le soleil qui brille, brillera pour moi et le jour qui s’ouvre, s’ouvrira pour moi car mes amis ont oublié la vertu de la lie ». Voilà exactement la phrase qu’il rapporte de toi.

Oui bien sûr, où que tu te trouves actuellement, quel que soit le nouveau monde qui t’accueille et la nouvelle cité qui ouvre ses bras pour verser sous tes pieds de voyageur lointain et solitaire, la libation qu’on donne à ceux qui ont déchiré le voile, le soleil qui brille là-bas, brillera pour toi éternellement et le jour qui s’ouvre, s’ouvrira pour toi cher Maître.

Oui un « Maître » de sagesse et des mystères du monde, tu l’étais. Je me rappelle encore de cette conversation que tu engageas un jour, à l’occasion de nos multiples rencontres d’échanges et de partage. Tu me dis avec ta voix rocailleuse et singulière : « Olivier, sais tu ce que veut dire So Manadjin Agnan? ». Je te répondis avec un sourire mêlé de gêne, « non Maître ». Et tu enchaînas aussitôt, sûr de ton fait et persuadé qu’il n’y avait aucune chance que je sache ce que cette phrase mystérieuse voulait dire. « Il y a un arbuste qu’on Agnan. Le So c’est le dieu de la foudre ou Hébiesso. Quand le Agnan est planté dans ta maison, la foudre ne pourra jamais t’atteindre. Au grand jamais », as-tu déclaré et de conclure : « So Manadjin Agnan, veut dire que le Dieu delde foudre ne peut jamais atteindre celui qui a le Agnan dans sa demeure ».

Cher combattant des causes nobles trop tôt disparu, nous saluons ta mémoire. Ta disparition a causé de la peine et semé l’émoi partout. Tout le Togo, l’Afrique et le monde te pleurent et saluent ta mémoire et ce que tu fus. Tes pairs de la classe politique togolaise, toutes tendances confondues et tes bien-aimés amis des médias, saluent ton parcours sur cette terre des hommes. Sois désormais rassuré, l’amour que tu leur témoignais, était bien réciproque et ta disparition soudaine et ce voyage que tu effectues actuellement vers les portes du Valhalla, permet de mesurer le degré de respect et d’admiration que ce beau monde avait pour toi.

Tiens, je me permets de te faire découvrir quelques unes des réactions du monde politique et de la presse à la suite de ta disparition.

Thomas Noussoukpoe

Ce jeune que tu as adoubé, entretenu et formé témoigne de toi et indique que tu étais un vrai « animal politique ». Bon, je te laisse toi-même prendre connaissance de ce qu’il dit sur toi :  » Maître Yawovi Apollinaire Madji Agboyibo est un animal politique dont la carrure est immense. J’ai eu à travailler avec lui dans un moment difficile. J’ai été en amont et en aval de son arrestation et de sa libération de prison. J’ai eu à discuter avec lui pratiquement dans toutes ses maisons à Lomé et à l’intérieur du pays. C’est un homme d’une haute dimension spirituelle. Il a toujours l’habitude de consulter les oracles avant de sortir le matin de chez lui. C’est un homme à caractère dominant, combatif et compréhensif. Il ne laisse rien passer en politique sans apporter sa touche. Il est le chantre du dialogue et du consensus. C’est un homme respecté et respectable dans les réseaux ésotériques et scientifiques. C’est un travailleur dimensionnel rusé et hors pair. J’ai appris beaucoup de choses de lui en étant à son école. Je retiens de lui, un homme tolérant et de pardon. Grâce à lui, j’ai eu la chance de créer le 16 décembre 2000 avec mes camarades, le mouvement politique dénommé : Bloc d’Action pour le Changement BAC, ce qui m’a permis d’être élu plus tard Président de la Jeunesse Estudiantine et Scolaire du Comité d’Action pour le Renouveau (CAR) et de facto, Président de la JCAR.

C’est également sous sa houlette que mes camarades et moi avions travaillé avec l’Union des Étudiants du Togo UNET, le Conseil des Étudiants de l’Université du Bénin CEUB et la Nouvelle Dynamique Populaire NDP.

Il n’a pas digéré l’audience que feu Gnassingbé Eyadema m’a accordée à Lomé 2 en 2003 puisque la veille, lui et moi en avions discuté tard dans la nuit à son domicile à Akodésséwa. Bref, Maître Yawovi Apollinaire Madji Agboyibo est un grand homme d’État dont je retiens cette incantation : « Quiconque a bu à la calice Obloutos Arara a quelque chose de plus que les autres ». Il continue en disant :  » C’est pourquoi le soleil qui brille, brillera pour moi et le jour qui s’ouvre, s’ouvrira pour moi car mes amis ont oublié la vertu de la lie « , écrit Thomas Noussoukpoe à ton sujet. N’est-ce pas joli. Mais ce n’est pas tout, l’un des tes amis de longue date se rappelle de toi et de tes qualités.

Il s’agit de notre ami commun, l’indiscernable et l’inénarrable Carlos KETOHOU. Dans l’hommage qu’il t’accorde, il fait preuve d’une franchise que tout le monde a aimée et louée. Il te présente tout d’abord comme un « Sphinx des mystères et d’énigme… ».

Carlos KETOHOU

L’un de tes meilleurs amis, devenu avec le temps, l’un de tes pires détracteurs, Carlos KETOHOU avoue t’avoir « détesté ». Mais seulement sur le plan idéologique. Voici l’ode qu’il te chante après ce drame qui vient de t’arracher pour toujours à notre affection. Savourons ensemble.

« J’ai détesté Maître Yawovi AGBOYIBO, parce que je n’ai pas compris le sens et la motivation de l’un des derniers communiqués du CAR à son initiative, appelant à arrêter toutes les mesures judiciaires contre Messan Agbéyomé Kodjo.

Bien entendu, il évitait la prison au candidat de la dynamique Kpodzro en demandant de privilégier une solution politique aux déboires du leader du MPDD.

Plutôt que de lui demander à lui-même le sens de ce geste incompréhensible, le courant ne passant plus bien entre nous, j’ai plutôt fait recours à un de nos amis communs qui le connaissait bien, vraiment bien. Le vieux m’a réitéré que Yawovi Agboyibo, si je ne le sais toujours pas, est l’homme de tous les sacrifices, lorsqu’il s’agit d’obtenir un résultat politique.

Il est prêt au plus grand pardon, à la tolérance d’un ennemi ou un adversaire invétéré, s’il s’agit de mettre le système politique historiquement combattu, le RPT/UNIR en difficulté pour l’obliger à des concessions importantes.

Le parcours politique du Bélier noir se résume à ce va-et-vient dialectique : Concéder pour obtenir une concession, ou mettre la pression pour obliger à concéder…

Ces hommages sont loin d’annoncer le décès en France du Leader du CAR. J’ai épargné mes lecteurs de cette fracassante nouvelle, non pas parce que je n’avais pas l’information, puisque depuis 5 jours, son neveu Tata m’a fait part de la perte d’espoir sur la situation du Bélier noir et m’a confirmé le décès lorsque le doute régnait encore sur les réseaux sociaux. Je me suis refusé donc de l’annoncer pour éviter l’intolérance anomique, atavique si je n’exagère, caractéristique de l’internaute togolais, qui, plutôt que de positiver une publication, pinaille à trouver des raisons de critique destinées à désavouer son auteur et de le jeter en pâture par simple plaisir. Un sérieux problème pour le Togo.

Ma curiosité et mon étonnement donc, dans ce geste de Maître Yawovi Agboyibo à l’endroit de Kodjo AGBEYOME est symptomatique du séjour en prison en 2001 du leader du CAR.

Jeune journaliste de radio très engagé à l’époque et décidé à briser les tabous du journalisme conciliant et auto-censeur par peur de Gnassingbé Eyadéma, j’avais bravé tous les épouvantails militaire, judiciaire et politique du vieux dictateur pour faire de l’arrestation arbitraire de Yawovi AGBOYIBO, le sujet phare des premières émissions interactives et de débats, journaux parlés et reportages politiques de radio privée au Togo.

Cette audace et cette témérité étaient foncièrement menées sur Radio Victoire créée par feue Yta Jourias, une radio dont les émetteurs ont fini par être déménagés dans les locaux du Général Walla, alors ministre de l’Intérieur du gouvernement d’un Premier ministre dénommé Agbéyomé Kodjo.

Ironie du sort, Agbéyomé Kodjo, Premier ministre était notre bourreau à tous. Lui, n’avait pas ménagé son frère de Yoto dans les folies politiques à l’époque. Avec hargne, détermination et persévérance, il avait porté plainte en diffamation contre Yawovi Agboyibo et l’a fait jeter en prison dans une satisfaction légendaire qu’on lui connaît lorsqu’il finissait d’accomplir une de ses basses besognes.

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Messan Agbeyomé Kodjo avait développé des infrastructures meurtrières très nuisibles quand il était aux affaires, pour faire plaisir à son mentor, le Général Eyadéma et maintenir sa place.
La vie, la liberté ne serait-ce de son frère ne comptaient pas. Il a donc jeté Yawovi Agboyibo en prison et a œuvré pour qu’il y demeure le plus longtemps possible….

Les stigmates de la prison, le leader du CAR les a traînés jusqu’à sa mort, sur la peau, sur le corps, sur sa vie politique et familiale, sur sa psychologie et surtout sur une santé alanguie qui vient de l’emporter.

Jusqu’à sa mort donc, Me Agboyibo, très énigmatique, n’avait pas compris notre niveau de zèle et de rage à ouvrir nos antennes, celles de Radio Victoire à l’époque toutes les heures de la journée comme de nuit pour défendre sa cause et exiger sa libération. Il a demandé à sa sortie de prison à nous rencontrer pour mieux comprendre.

J’étais donc en binôme avec ce brillant garçon de la presse togolaise, allure paraissant dormante, mais d’intelligence analytique très active, je veux parler de Gilles Bocco. Tous deux, nous avons traîne nos bosses. Premiers pas à Radio Galaxy (96 -2000), il fut mon Chef à Radio Victoire, et moi son Chef au journal Motion d’Information que le politicien Antoine Folly nous avait légué. Nous avons, Gilles Bocco et moi allié le caractère d’animal à sang froid qu’il était et le bouillant débordant que je suis, pour tomber les mythes de la prédation de liberté par l’information.

Ce fut le début d’une grande amitié avec le Bélier noir, de Kodjoviakopé à Akodessewa, de Tokoin Trésor à Adéwi, de Lomé à Kouvé en passant par Ahépé dans sa préfecture d’origine et même à son domicile parisien de la Défense en France.

Yawovi Agboyibo m’a fait beaucoup de témoignages sur son parcours politique, ses relations avec Eyadéma, puis Faure, sa stratégie d’obtenir des reformes, sa conception des autres leaders, sa lecture de la vie, son goût parfois excessif pour la femme et la dimension philosophique de la fortune ; l’argent notamment.

Tous ces concepts ne s’éloignaient guère de la circonspection transcendantale de la chose spirituelle : rites, croyances, magie et vodous. Il était dense, assez dense pour quelqu’un qui a obtenu un baccalauréat scientifique pour étudier avec brillance le droit, discipline plutôt réservée aux détenteurs d’un BAC A, littéraire.
Par mémoire pour ce grand homme, je vais faire ce témoignage qui a bouleversé jusqu’à ce jour ma carrière d’homme de presse.

Un jour de samedi, après une de ces fréquentes rencontres à Kouvé avec les journalistes, qui finissaient par une dame-jeanne de Sodabi pour chacun, le Bélier noir me demanda d’attendre.

Après le départ des journalistes, il décida de monter dans ma banale voiture non climatisée pour un aller-retour Kouvé-Ahépé. C’était un honneur, grand privilège pour un journaliste de la vingtaine que d’avoir à bord de son véhicule en intimité exclusive, un homme de la trempe de Maître Yaovi Agboyibo.

Au beau milieu de la route, il me demanda de m’arrêter. Sortis du véhicule, on était debout en plein air sous un palmier. Il sonnait déjà presque 21h.

Le Bélier noir de Kouvé me demanda de passer la main sur ses bras qui portaient naturellement des cicatrices et me confia que ce sont les traces de la prison. « Ne souhaite jamais ce lieu à ton pire ennemi…il faut être fort dans la tête pour revenir de ce lieu sain et sauf… ».

Ceux qui ont connu Agboyibo doivent sans doute redouter ses tapes affectueuses dans ses éclats de rire : elles sont violentes, elles font mal pour celui qui a la malchance d’être assis juste à côté de lui. J’en ai goûté autant de fois que nous nous sommes rencontrés.
Il m’encouragea à combattre l’injustice sous toutes ses formes même au prix de sa vie.

Nous avons poursuivi notre chemin. C’est là qu’il me raconta en détail ce qui l’avait conduit en prison.

Dans sa préfecture d’origine, précisément dans le Canton de Sédomé, (Yoto) sévissait une milice redoutable de 113 jeunes qui semaient la zizanie. Le baron de cette bande de criminels armée s’appelait Akomabou Kodjovi, leur mode opératoire se résumait aux cambriolages de nuits, aux vols armés, aux viols des femmes sous le regard de leurs maris, bref au grand banditisme.

La terreur régnait dans le Yoto. La milice se revendiquait d’un parrain, un homme politique originaire de Tokpli nommé Kodjo Messan AGBEYOME.

La goutte d’eau qui a débordé le vase et qui a obligé Maitre Yawovi Agboyibo à introduire une lettre au ministère de l’Intérieur citant nommément Agbéyomé Kodjo fut l’assassinat du responsable local du CAR, Koffi Kégbé Matthieu sous le regard de son épouse et de ses enfants. Crime de lèse-majesté, l’ancien Premier Ministre introduit une plainte en diffamation contre l’avocat des déshérités. Yawovi Agboyibo a été humilié malgré les plaidoiries du collectif de 56 avocats, menotté et jeté en prison……PAUSE…. Pris d’émotion, il se ressaisit rapidement pour ne pas couler des larmes et m’offrit son légendaire éclat de rire…avec naturellement les fameuses tapes affectueuses…

Le même jour, autour de 23 heures, Yawovi Agboyibo, avec émotion m’a raconté un autre événement politique qui l’a traumatisé, lui et sa famille politique.

Le 13 février 1994, entre les deux tours des élections législatives au Togo, trois cadres du parti du CAR et leur chauffeur ont été enlevés par des individus armés inconnus.

Après des séances d’interrogatoire musclé et de tortures, ils ont été conduits dans une villa à la résidence du Bénin pour faire des aveux à un « Seigneur » qui était venu les écouter : Agbéyomé Kodjo.
Les quatre personnes en larmes se sont jetées aux pieds du cadre du RPT originaire de Yoto pour lui demander pardon de leur préserver leurs vies. « Ne nous faites pas tuer….nous vous demandons pardon… », auraient ils supplié.

Le bâton de cigarette au bout et sans pitié, il leur lança s’il reconnaissait qu’il était leur frère avant de militer au sein du CAR et le désavouer auprès du Général Eyadéma. Devant les pleurs et les lamentations, il ordonna aux tueurs de les amener.

Le chauffeur, chemin faisant a réussi, dans la lisière des arbres sur le prolongement de l’Université du Bénin, à sauter de la voiture pour se terrer dans l’obscurité.

Les ravisseurs se sont arrêtés et ont arrosé d’une rafale les alentours, croyant l’avoir atteint avant de repartir.
Gaston Edeh, (Député élu du CAR), Ayité Hillah et Martin Agbénou seront découverts calcinés dans les alentours d’Agoué dans leur voiture.

Le chauffeur a nuitamment rejoint Maître Yawovi Agboyibo pour lui relater les faits.

Il sera extradé la même nuit par les soins du défenseur des droits de l’homme vers le Ghana pour se réfugier pour plusieurs années. « C’est terrible…. », s’exclama le Bélier noir.

A la fin de ce récit, il sonnait minuit. Nos deux regards se croisèrent suite à l’hululement d’un hibou dans le silence de cimetière qui planait sur le grand village de Kouvé.

Pour moi, il était l’heure, ou que je parte, ou que je dorme. Peine perdue, le Bélier noir me fit encore prendre le volant, dans des discussions à bâtons rompus. Je parlais peu, j’écoutais plus.
Massacres de Fréau Jardin, histoire du fauteuil d’Eyadéma qu’il aurait fait disparaître, histoires drôles, enseignements, conseils et puis du coup il me dit solennellement : « Carlos, je vais te faire vivre des mystères de l’Afrique », en Ouatchi, « Amlima ».

Nous avons parcouru les bois sur deux kilomètres avant de tomber sur un couvent en plein rituel. Castagnettes, incantations, feu ardent, danses et démonstrations de forces, c’était effarant.

Maître était surpris de ma commodité dans ce spectacle inédit. Ce n’était pas nouveau, mon feu père le Forestier m’avait habitué à ces genres de scènes et de démonstrations magiques depuis le bas âge, malgré mon attachement à l’église catholique. Jeter un poulet qui disparait dans un tronc d’arbre, ou préparer de la pâte dans une marmite sans fond, manger des braises de feu n’avaient rien d’extraordinaire à mes yeux, il fut surpris… Beaucoup de choses se sont passées…. Dans cette forêt de Kouvé…et on préfère dire hummmm sur tout ce qu’on vit dans le hounkpamé (Couvent).

Pour revenir, Yawovi Agboyibo est un homme de mystère et d’énigme. C’est un sphinx, clairvoyant, sorcier à la limite. Je ne me gênerais plus de parler de ses exploits en faveur du peuple, des voix autorisées en parlent abondamment déjà… les droits de l’homme, la libéralisation du Sodabi, boisson locale, l’amnistie pour les exilés, le FAR et le COD, la CFD, le dialogue inter togolais qui a débouché sur l’accord politique global, la Primature, j’en passe.
Il a marqué son temps et la politique togolaise.

En 2004, lorsque je fus enlevé nuitamment par les services de renseignement de la gendarmerie et libéré plus tard, Me Agboyibo m’a demandé de me mettre au maquis. Pourtant, j’arrivais à le rencontrer dans des lieux insolites, déguisés sous plusieurs apparences. Le pouvoir politique connaissait naturellement nos accointances, ils l’espionnaient tous les jours à ma recherche. Un mois après ma sortie de maquis, c’est l’actuel Directeur de la Police, le sieur Yaovi OKPAOUL qui m’enleva avec ses agents devant Fréau Jardin pour me jeter au SRI, Gilles Bocco et moi. Je le lui ai rappelé quand il fut nommé à son poste actuel…

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J’ai de la peine à coller « Feu ou défunt » au nom de Maitre Yawovi Agboyibo. Il fut un maître, il fut fin, il fut calculateur, il fut stratège, il fut sarcastique mais l’obsession du pouvoir malgré son humanisme, le gout effréné de l’intérêt pour arriver à ses fins, le refus ou la réticence de la promotion de la jeunesse politique et les différentes dribbles d’adversaires m’ont éloigné de l’homme que j’ai toujours porté et critiqué sur le plan idéologique… purement idéologique. En politique, il était un animal redoutable.

Pour moi, la conviction, l’idéologie sont sacrées et devraient être constantes dans le temps et dans l’espace quels que soient les soubresauts. Me Agboyibo a quelque peu dévié à un moment, mais a gardé l’essentiel de l’idéologie. Je le lui ai dit.

Mais je retiens que malgré tout, Maitre Yawovi Agboyibo n’a pas tourné le dos, jusqu’à sa mort aux idéaux de la démocratie, de l’alternance, même s’il a toujours réussi à tirer son épingle du jeu, en politique, en société, en droit, en famille.

Il fut proche de son entourage, des togolais, des déshérités, des peuples. En témoigne l’assistance et les soutiens apportés aux populations lors des décès et des funérailles. Il était même présent de lui-même. A ce titre, même si je n’ai pas les compétences nécessaires pour le canoniser, j’avoue et j’ose PROCLAMER SOLENNELLEMENT QUE YAWOVI AGBOYIBO EST LE PERE DE LA DEMOCRATIE TOGOLAISE. N’en déplaise à quiconque.

L’évangéliste Jean a été le disciple qui a donné trop de zèle dans la description de Jésus. Il était trop fanatique de son Rabbi. Je refuse de m’apparenter à Jean de la Bible, face à la disparition de Maitre Yawovi Agboyibo.

Il a marqué son entourage, malgré tout, son plus fidèle disciple est mieux placé pour écrire un livre en son honneur, j’indexe Maître Dodji APEVON.

Maître, de là-haut où tu es désormais, reçois mes hommages de gratitude et d’affection à travers ces formules magiques dont tu connais les vertus….Daglamata Sossou…..Daglamat…

Ces hommages, je les ai faits longs de peur qu’ils ne soient courts…
Repose en Paix, Cher Maître Apollinaire Madji Yawovi AGBOYIBO », Un peu long vraiment. Il a fait du Carlos KETOHOU quoi…

Gilchrist Olympio

Des personnalités politiques et pas des moindres, te rendent également un hommage digne de ton rang. C’est le cas de Gilchrist Olympio, celui dont le retour au pays a été facilité par toi qui imposas une amnistie générale et sans exclusion au feu Gnassingbé Eyadema. Gilchrist Olympio dit ceci de toi : « Maitre AGBOYIBO aura marqué toute une génération par ses engagements dans la vie politique togolaise. Sa disparition est une perte pour notre pays. C’était un homme dont l’expertise, était toujours motivée. Son engagement au service de la Démocratie était reconnu par tous et même si nous n’étions pas toujours d’accord, j’aimais échanger avec lui sur le destin du Togo ». Tout est dit.

Agbéyomé Kodjo

Ton frère et ami de Yoto, n’est pas resté indifférent à ce drame qui frappe ta famille. Agbéyomé Messan Kodjo s’est dit très peiné par ton décès et l’exprime aux yeux du monde entier. Qui l’aurait cru, mais moi je le savais. Oui je savais que tu lui avais pardonné. C’est tout toi ça. Je savais aussi que vous avez fait la paix des braves et fumé le calumet de la paix depuis fort longtemps. Tu fus d’ailleurs pour lui, un grand soutien dans les épreuves qu’il a dernièrement traversées.

« Grande émotion et tristesse suite à la disparition de Me AGBOYIBO. Homme politique clairvoyant, pragmatique, la République perd en lui l’un de ses Grands serviteurs. Brillant Avocat et Défenseur des Droits de l’Homme, il œuvra pour la démocratie, et la justice sociale. Va en paix », écrit-il.

Jean-Pierre Fabre

Tu fais aussi l’unanimité auprès de beaucoup d’hommes et de femmes politiques que l’opinion croyait te tenir en aversion. C’est le cas de Jean-Pierre Fabre. L’ex-Chef de file de l’opposition retient beaucoup de choses de vos dernières discussions et le dit dans un communiqué de son parti, l’ANC qui t’est consacré, toi le président du CAR.

Aux déclarations de l’Ex-Chef de file de l’opposition, on retient que ces derniers temps il venait chez toi à la maison pour des discussions sur l’actualité. Mais quand il y a quelques mois, il ne te voyait plus et avait demandé de tes nouvelles, on lui a dit que tu avais effectué un voyage et que tu devais revenir bientôt. Mais hélas, ce fut le dernier et l’ultime voyage du navigateur de la vie que tu fus. Tu es définitivement parti pour explorer de nouvelles contrées de l’univers et défendre la cause d’autres peuples frères. « Il s’agit d’une perte puisque déjà, il y avait eu la mort de Edem Kodjo », regrette-t-il.

François Boko

L’autre homme politique qui se rappelle de tes combats et sacrifices, c’est le Colonel François Boko. « Triste nouvelle », s’est-t-il écrié à l’annonce de ta disparition. Pour lui, tu étais un « Intrépide » et « infatigable » combattant et défenseur des droits de l’homme, de la liberté et de l’état de droit. Il voit en cette disparition, « une grosse perte » pour la Nation et présente ses condoléances à ta famille avec ses très confraternelles pensées affectueuses à ton fils Pascal.

Me Tchassona-Traoré inconsolable

Quelques heures après ta mort, l’un de tes amis de toujours, je veux parler du président du Mouvement citoyen pour la démocratie et le développement (MCD), Me Mouhamed Tchassona-Traoré était inconsolable. Il a laissé éclaté sa douleur et t’a rendu un hommage mérité en ces termes : « Quelle effroyable nouvelle, celle du décès de mon grand frère et ami Me Agboyibo qui appartient à une catégorie d’hommes de conviction, de culture et de témérité que notre pays vient de perdre. Mes condoléances à la famille et à tous les militants et sympathisants du CAR », a-t-il posté sur son compte twitter.

Christian Trimua

Dans les rangs du parti au pouvoir également, on t’aime bien et on salue tes oeuvres. C’est évident, partout où tu passais, tu te faisais toujours des amis. Qui pouvait vraiment résister à ton charisme et à l’aura de ta personnalité ? Personne.

Au parti au pouvoir, on te présente comme, « l’un des pères de la démocratie togolaise, homme de consensus et grand défenseur des droits de l’homme(DH) ». Pour le ministre Christian Trimua, tu fus l’inspirateur de la CNDH, fondateur et membre de plusieurs organisations de défense des Droits de l’Homme. Il rappelle à juste titre, ton travail pour l’adoption de l’Accord politique global en 2006 ce qui a ouvert la voie aux importantes réformes constitutionnelles du 15 mai 2019.

Kanka Malick Natchaba

Le Togo perd un homme politique de tout premier plan avec des convictions et le sens de l’État. Que la terre lui soit légère et que Dieu réconforte les siens, écrit quant à lui, Kanka Malick Natchaba.
Voilà le florilège de messages de condoléances qui t’est adressé par tes contemporains. Mais ce n’est pas tout « Maîtri », il y a encore d’autres personnalités et anonymes qui continuent de se rappeler de toi et t’expriment leur amour et admiration.

Pasteur Edoh Komi

Le pasteur des veuves et des orphelins, pasteur Edoh Komi est étreint par la douleur et dit avoir perdu un ami personnel, un grand frère et un père qui l’a constamment encouragé à défendre les droits de l’homme jusqu’à la création du Mouvement Martin Luther King. « C’est avec consternation que j’ai appris sa subite disparition . Agboyibo fut un infatigable défenseur des droits de l’homme et son combat pour la justice et la liberté sont pour nous aujourd’hui un repère et un véritable tremplin pour construire un État de droit. C’est ce qui est bon que je retiens de l’illustre disparu. A sa famille biologique et politique , je présente toutes mes condoléances . Que la terre lui soit légère! », dit-il.

Olivier Adja

Pour moi, ta disparition est un véritable drame. Je te voyais passer encore des décennies avec nous, nous parlant de tes expériences avec ton ami, feu Général Gnassingbé Eyadema, de tes rêves pour ton pays et de ta méthode du fer rechauffé, du marteau et de l’enclume pour parvenir à une évolution de la gouvernance dans notre pays. Tu fus pour nous, un ami, un père et un guide. Tes éclats de rire, ta ruse dissimulée sous un air de curiosité et toutes ces leçons de vie, nous manqueront énormément. Vas en paix cher artiste de la vie et des combats pour les droits de l’Homme.

Arimiyao Tchagnao

Arimiyao Tchagnao, je sais que tu le connais très bien. Le fils de M. l’enseignant Tchagnao qui a travaillé à Kouvé. Oui c’est lui, ton ami des bons et mauvais moments se rappelle lui aussi de toi. Il aurait bien voulu que tu vives un siècle encore mais Dieu en a décidé autrement. « Je suis étreint par la douleur et inconsolable », crie-t-il dans un message qui t’est adressé.

« C’est avec une grande tristesse et une réelle amertume que j’ai appris le rappel à Dieu de cet ami, ce tonton, ce père a moi, maître Yawovi Madje Agboyibo. Grand homme politique, il était un ami personnel. À plusieurs reprises, nous nous sommes rendus chez lui à Kouvé à bord de sa voiture personnelle. Me Agboyibo était le modèle d’homme humble, affable et intègre. Malgré son rang social, il ne mettait pas de différence entre lui et tous ceux qu’il prenait en amitié. Son vin, ses verres, ses plats et son mets, étaient le leur. Fin connaisseur de la tradition africaine, Maître Agboyibo savait concilier modernisme et traditionalisme. Tcha gna woooo… aimait-il m’appeler avec véhémence sincérité et avec chaleur. L’ancien Premier ministre n’avait rien perdu de l’histoire de l’avènement de la démocratie dans notre pays. Il était un des grands acteurs et ne manquait jamais d’occasion pour le raconter à ses hôtes. Je garde toujours de lui les meilleurs conseils de la vie, d’acceptation de l’autre et surtout son sens de partage. Ayant eu une enfance pas trop aisée, il savait au minima partager ce qu’il avait à plusieurs à la fois. Le Togo quoi qu’on dise vient de perdre une des icônes de sa démocratie », écrit le président du CONAPP.

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Halirou Tchakala : Ces histoires et faits divers partagés

L’ancien premier Ministre sait très bien détendre l’atmosphère avec des histoires croustillantes. Excellent narrateur, il sait faire baisser le mercure, évacuer le stress et rassurer son vis-à-vis avec son enthousiasme et son rire qui égaye.

Nous avons été proche de ce grand monsieur, nous avons beaucoup appris de lui. Nous choisissons pour nos lecteurs certaines séquences du riche répertoire d’histoires qu’il nous a racontées.

Eyadema-les barons contre Agboyibo et le Sodabi

On avait eu à raconter des histoires invraisemblables sur le sodabi au Général Eyadema. Les courtisans avaient même dit au président de la République qu’Agboyibo exportait cette boisson locale. Pour se situer sur le sujet et avoir la version de l’incriminé qu’est Agboyibo. Voici ce qui s’est passé.

C’est Eyadema qui a au cours d’une rencontre avec Agboyibo a eu à aborder le sujet lié au sodabi. Agboyibo lui a donné sa part de vérité. Et à la fin de la rencontre, le Général a alors demandé à l’ancien Premier Ministre d’apporter cette liqueur la prochaine fois qu’il viendra à Lomé II. Ce qui fut fait et avant de rentrer dans le salon du président de la République, Agboyibo a laissé le sodabi dans sa voiture. C’est à la fin de la rencontre que le maître des lieux a demandé à son « ami » pourquoi n’a-t-il pas apporté la boisson comme convenu la dernière fois. Agboyibo a dit qu’il a apporté ça mais qu’il l’a laissé dans son véhicule. Les serveurs sont allés récupérer la boisson. Eyadema a demandé à Agbo avec quels verres ça se prenait le sodabi.

N’importe lequel, lui a dit Agboyibo. Les verres ont été apprêtés et les courtisans ont été servis en premier avec Agboyibo qui a ouvert le bal de la dégustation. C’est justement à ce niveau que l’histoire est devenue intéressante. Agboyibo a pris sa petite dose. Les barons présents, dont nous taisons les noms aussitôt le contenu goûté qu’ils ont arboré les mines des mauvais jours. Histoire de montrer au Général que c’est une mauvaise boisson qu’il faut absolument interdire la production. C’est à cet instant précis qu’Eyadema a pris son verre, il l’a approché de son nez et il a lâché : « Mais, Agboyibo, c’est aromatisé. Ça sent bon ! »

Il a pris une petite quantité et s’est exclamé : « Mais c’est bon ! Ça n’a rien à envier au Whysky et autres liqueurs que nous prenons ». Stupeur au salon glacé de Lomé II. Les voilà les courtisans demandait qu’on leur remplisse les verres de ce sodabi dont ils avaient dit tout le mal qu’ils pensaient. Un bras de fer, tranché en faveur d’Agboyibo

Agboyibo-les caciques et Eyadema

Le Général n’aime pas embarrasser ses proches collaborateurs. Les avancées réalisées dans le pays dans les années 1990 ne se sont pas faites comme une lettre à la poste. Les réticences étaient nombreuses dans l’entourage du Général.

C’est ainsi que les mêmes barons avaient bourré le crâne du président Eyadema avec des histoires montées de toutes pièces sur le premier président de la CNDH. Un matin, de bonne heure comme d’habitude, Agboyibo était appelé pour des éclaircissements sur toujours des faits colportés sur lui. Les barons étaient prêts à bondir sur Agboyibo. Quand Agboyibo s’est mis à s’expliquer, le Général haussait la tête convaincu de la pertinence de ce qu’avançait le bélier noir. Sentant qu’ils perdaient la partie, ces barons se sont mis à brouiller les pistes. Eyadema les à tous libérés de partir. Il va rappeler seul Agboyibo en présence toujours d’Assouma. C’est là que le Général a confié à Agboyibo qu’on ne l’aimait pas. Que certains des siens ne voyaient pas d’un bon œil leur complicité à faire avancer le pays. Dans son bureau, le Général a poussé sa chaise roulante pour se retrouver en face d’Agboyibo. Il a sorti de sa poche un produit et a demandé à l’homme de Kouvé d’aller l’essayer et de lui rendre compte après. De quel produit s’était-il agi ? C’est le secret entre ces deux grands messieurs.

Eyadema- Agboyibo et l’amnistie générale

En 1991 au plus fort de la crise socio-politique, il a été suggéré au Général de prendre un décret pour l’amnistie pour créer un dégel dans le pays. Eyadema l’a voulue sélective excluant certains comme Gilchrist. Agboyibo a dû demander à Eyadema de l’élargir à tous les opposants. « Mon ami Agboyibo, tu seras le premier à en faire les frais » a lâché le président Eyadema. Cette loi d’amnistie a été élargie à tous comme souhaité par ce digne fils de Kouvé. A leur entrée au pays, Agboyibo sera celui qui a été traité par tous les autres dont il défendait la cause chez le Général de tous les noms d’oiseaux. On œuvrera à ternir son image, à faire de lui un collaborateur, un allié du système.

Eyadema très marqué par cette ingratitude, va appeler Agboyibo pour lui demander s’il lui donnait à présent raison ? Au bélier noir de Kouvé de dire à Eyadema, qu’ainsi va la vie et il n’hésiterait pas à le refaire s’il lui était demandé encore un tel engagement pour la cause commune.

D’autres histoires vont meubler les prochaines parutions sur cet homme exceptionnel que nous avons connu, aimé et avec qui nous avons eu nos meilleurs moments d’échanges intellectuels à Gbonvié, au Cabinet, à Tokoin Doumasséssé et même à Kouvé.

Repose en paix cher Papa !

Pour le conseiller spécial de Gilchrist Olympio, Maître Agboyibo fut un des hommes clés de la lutte pour le changement au Togo à travers le Comité d’Action pour le renouveau (CAR).

Yawovi Agboyibo c’est l’homme d’une méthode politique qui associe le dialogue à la pression pour obtenir un changement de gouvernance.

Attaché à comprendre la problématique togolaise, c’est-à-dire le processus démocratique, je me suis aussi mis à l’école de cet aîné qui professait que « le processus démocratique togolais est une véritable tragédie où s’entremêlent deux quêtes normalement convergentes mais qui peuvent devenir antagonistes si on ne sait y mettre de l’ordre ».

Selon Maître Agboyibo, la démocratie relève de la sphère de la liberté. Elle exalte la diversité, la pluralité… La démocratie est une valeur de portée impersonnelle, générale, universelle, alors que le pouvoir est de par ses séductions un objet de convoitise particulière. La démocratie est une valeur commune tandis que le pouvoir est une valeur particulière à usage commun.

La quête du pouvoir par contre oppose…le pouvoir est un véritable fauve : il disperse les amis et détruit les alliances.  Cette propension naturelle du pouvoir à opposer apparaît comme la rançon délicieuse du multipartisme chèrement conquis par les citoyens…

Quelle serait en effet la raison d’être de chacun des partis politiques s’il n’avait l’ambition d’accéder au pouvoir? Or, le fauteuil présidentiel est unique et le poste de député ou de conseillers sont les mêmes. Il est donc naturel que les détenteurs du pouvoir et ceux qui y aspirent s’affrontent. Et dans leurs rapports internes les aspirants eux-mêmes ne sont pas à l’abri de l’affrontement dès lors que leurs ambitions sont conflictuelles.

En fait, l’histoire de l’opposition togolaise depuis 1991 est faite de la superposition de deux logiques contradictoires : la logique de l’amitié et la logique de la rivalité. La première traduit la volonté des partis d’opposition de combattre ensemble… La seconde correspond aux désirs de chacun deux d’être le remplaçant des tenants actuels du pouvoir.

Comment ces deux logiques  peuvent-elles prospérer à la fois : c’est là un véritable défi » auquel Maître Agboyibo sera confronté durant tout son engagement.  Habile stratège et fin tacticien, Maître Agboyibo fut en proie aux calomnies, mais en politique chevronné qu’il était, il savait comme l’enseignait Spinoza que « la foule est changeante et inconstante. » En effet, Maitre Agboyibo constatait que « très souvent, c’est par la calomnie que l’on cherche à disqualifier. On fait circuler à l’endroit de l’adversaire toutes sortes d’histoires mensongères tendant à le discréditer. La pratique est bien sûr blâmable…Mon souci est de montrer les ravages auxquels la politique peut conduire, si on l’abandonne à ses élans instinctifs pour en faire l’apanage des individus sans scrupule, prompts à recourir à la violence et à la malhonnêteté pour atteindre leurs fins. Mon souci, c’est que l’esprit prenne sa revanche pour éradiquer les formes barbares de la rivalité politique. Et je ne vois guère comment on pourrait y parvenir sans adopter une démarche qui préserve les valeurs morales et spirituelles, prenne en compte l’intérêt général dans la poursuite des intérêts particuliers et sache associer le dialogue à la force.

Maître Agboyibo conclut les réflexions qu’il livre dans son ouvrage, Combat pour un Togo démocratique, une méthode politique  publié en 1999 chez Karthala par ce constat qui reste d’actualité et qui nous oblige : « en  dépit du climat morose de l’heure, il est réconfortant que les populations souhaitent vivement la paix. Elles attendent une solution négociée de la crise… le pouvoir et l’opposition en ont chacun pris la mesure. L’enjeu est partagé par tous : un changement en douceur qui recréé la confiance populaire et rassure les investisseurs étrangers ».

Maître Yawovi Madji Agboyibo fut un passeur de paix et du vivre ensemble en toute tolérance. Il nous laisse en héritage la conscience que la nation togolaise ne peut se construire que dans le dialogue et les compromis dynamiques.

A nous d’en être dignes et de continuer ses combats émancipateurs d’humanité

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