Lomé, le 12 octobre 2026-(©AfreePress)-À Dzemegni, localité située à environ six kilomètres à l’est de Notsè, dans la commune Haho 2, les femmes jouent un rôle essentiel dans la production agricole. Manioc, maïs, haricot, gombo, gboma, piment et tomate figurent parmi les principales cultures produites par ces agricultrices qui contribuent à faire vivre de nombreuses familles. Mais derrière cette participation à la sécurité alimentaire se cache une réalité moins visible : l’accès limité aux crédits, à la terre et aux équipements agricoles.
Dans de nombreuses communautés rurales du Togo, les femmes sont au cœur de la production alimentaire. D’après les travaux de Assoumanou Tchaba, enseignant-chercheur à l’Université de Lomé, publiés en 2024 dans la revue scientifique Synergy, les femmes représentent 51,1 % de la population agricole togolaise et jouent un rôle majeur à tous les maillons de la chaîne de production.
Malgré cette contribution déterminante à l’économie rurale et à la sécurité alimentaire des ménages, elles rencontrent d’énormes difficultés pour accéder à la terre, aux financements, aux équipements agricoles et aux programmes d’appui. Une situation qui limite leur capacité de production, freine leur autonomie économique et perpétue des inégalités de genre encore bien ancrées dans les zones rurales.
Réunies au sein de la Coopérative MAWULIKPLIMI, créée il y a sept ans et regroupant plusieurs femmes, les agricultricesde Dzemegni mutualisent leurs ressources, partagent leurs expériences et développent des activités collectives afin d’améliorer leurs revenus et de renforcer leur autonomie économique. Leur principale difficulté demeure cependant le financement des activités.
Le mur des garanties bancaires et les inégalités d’accès au foncier
À Dzemegni, l’accès au crédit se heurte souvent à une réalité implacable : sans terre, ni titre foncier, les portes des banques restent fermées aux agricultrices.
« C’est un peu difficile pour nous d’obtenir des prêts parce que les garanties exigées par les banques sont souvent hors de notre portée. On nous demande des terres ou des titres de propriété que nous ne possédons pas», déplore MANAVI SOTOUME, présidente de la coopérative MAWULIKPLIMI.
Son constat résume à lui seul le paradoxe vécu par de nombreuses agricultrices togolaises : elles produisent, nourrissent leurs familles et contribuent à l’économie locale, mais peinent encore à accéder aux ressources nécessaires pour développer leurs activités.
Pour beaucoup d’entre elles, le problème n’est pas leur capacité à rembourser un crédit. Le véritable obstacle se trouve en amont : les conditions imposées pour y accéder.
L’accès au crédit bancaire demeure ainsi un parcours semé d’embûches. Or, sans garantie, pas de prêt et sans prêt, il est difficile d’investir dans les semences améliorées, les intrants ou la mécanisation.

Si le Code foncier et domanial reconnaît les mêmes droits aux femmes et aux hommes, la réalité demeure souvent différente. Les terres sont majoritairement détenues ou héritées par les hommes. Les femmes cultivent fréquemment des parcelles prêtées, louées ou mises à leur disposition de manière informelle, sans document officiel pouvant servir de garantie auprès d’une banque.
À cette exclusion foncière s’ajoutent des procédures administratives jugées complexes, l’éloignement des institutions financières installées principalement à Notsé à 6 Km de Dzemegni et une méfiance nourrie par des expériences parfois malheureuses avec certains mécanismes de crédit.
Pour les agricultrices de Dzemegni, le manque d’accès au foncier constitue non seulement une question de propriété mais aussi un verrou qui ferme la porte au crédit, à l’investissement et finalement, à leur autonomisation économique.
Au-delà du crédit, les obstacles sociaux à l’autonomisation des femmes rurales
Les agricultrices de Dzemegni sont confrontées aux obstacles sociaux et culturels qui limitent leur capacité à développer pleinement leurs activités et à saisir les opportunités pouvant améliorer leurs conditions de vie.
La faible alphabétisation de certaines femmes réduit leur accès à l’information sur les dispositifs d’appui, les mécanismes de financement et les innovations agricoles.
À cela s’ajoutent l’autocensure, le manque de confiance en soi et le poids des responsabilités familiales qui reposent principalement sur elles. Ces contraintes limitent leur participation aux formations, aux organisations professionnelles et aux espaces où se prennent les décisions relatives au développement agricole.
Cette réalité enferme de nombreuses femmes dans un cercle vicieux : moins elles accèdent à l’information et aux instances de décision, moins elles sont en mesure de défendre leurs intérêts, d’influencer les choix d’investissement ou de bénéficier des opportunités offertes par les programmes d’appui.
L’enjeu dépasse donc largement la seule question du financement. Il s’agit aussi d’être davantage écoutées, associées aux décisions et reconnues comme des actrices économiques à part entière. Car sans pouvoir de décision, l’accès au crédit ou aux subventions ne suffit pas toujours à garantir leur autonomisation.
Le manque d’équipements, un frein supplémentaire à l’autonomisation économique
L’accès aux équipements agricoles constitue une autre préoccupation majeure pour les agricultrices de Dzemegni. Du défrichage à la confection des billons, en passant par l’entretien des champs, de nombreuses opérations reposent encore sur une main-d’œuvre dont le coût ne cesse d’augmenter.
Faute de mécanisation, plusieurs femmes sont contraintes de réduire les superficies cultivées ou de retarder certains travaux, au risque de compromettre leurs rendements.
« Certaines saisons, nous sommes obligées d’abandonner une partie des terres faute de moyens pour payer à temps les travaux de labour », explique Adjo ATITSE, une agricultrice, membre et Trésorière de la Coopérative Mawulipkimi.
Pour ces productrices, l’absence d’équipements limite directement leur capacité à augmenter les productions et améliorer leurs revenus.
Lorsque les travaux agricoles ne sont pas réalisés à temps, les récoltes diminuent et les revenus également, réduisant ainsi les possibilités d’investissement pour la campagne suivante.
Ce déficit de mécanisation contribue ainsi à maintenir de nombreuses agricultrices dans un cycle de faible productivité.
La coopérative souhaite notamment bénéficier de tracteurs et d’autres matériels agricoles à travers des mécanismes de location subventionnée ou de paiement échelonné.
L’épargne locale, une solidarité féminine face aux limites du financement agricole
Face aux difficultés d’accès aux crédits et aux équipements agricoles, ces agricultrices ont mis en place un mécanisme de solidarité financière.
À travers le Groupe d’épargne et de crédit (GEC) NEVAME dont sont membres quelques hommes, les cotisations se font chaque semaine afin de constituer un fonds commun. La mise habituelle est de 500 francs CFA, mais certaines personnes versent jusqu’à 1000, 1500 voire 2 500 francs CFA.
« À la fin de l’année, nous pouvons parfois mobiliser plus de 2 millions de francs CFA », témoignent ces femmes.
Cette expérience démontre la capacité de ces agricultrices à s’organiser collectivement pour financer une partie de leurs besoins. Mais cette épargne demeure insuffisante au regard des investissements nécessaires à l’amélioration durable de la production agricole.
Les dépenses liées aux soins de santé, à la scolarisation des enfants, aux cérémonies familiales ou encore aux imprévus du quotidien absorbent une part importante des ressources mobilisées.
En d’autres termes, l’épargne leur permet de résister, mais rarement de franchir un cap. Sans un accès plus adapté aux dispositifs de financement et d’appui, ces mécanismes de solidarité, aussi remarquables soient-ils, peinent à transformer durablement les conditions économiques des agricultrices.
Des solutions adaptées pour libérer le potentiel des femmes rurales
Les membres de la coopérative plaident pour des mesures plus adaptées à la réalité des femmes rurales. Elles recommandent notamment l’allègement des procédures d’accès au crédit, la simplification des formalités administratives, l’assouplissement des exigences liées aux garanties foncières, la réduction des cautions financières ainsi qu’un meilleur rapprochement des services de microfinance des communautés rurales.
Pour Akossiwa Zinsou-Klassou, socio-économiste spécialisé dans les questions de genre et de développement rural, ces revendications rejoignent les recommandations formulées depuis plusieurs années par les acteurs du développement.
« Lorsque les dispositifs de financement prennent en compte les réalités spécifiques des femmes rurales, notamment leur faible accès au foncier et leurs contraintes familiales, les taux de remboursement sont généralement satisfaisants et les impacts sur les revenus des ménages sont significatifs », souligne-t-elle.
Outre l’accès au crédit, plusieurs observateurs estiment également que l’application effective des dispositions du Code foncier et domanial constitue un levier essentiel pour renforcer l’autonomisation économique des femmes. Garantir aux femmes un accès réel et sécurisé à la terre, conformément aux droits reconnus par la législation togolaise, permettrait non seulement de réduire les inégalités de genre, mais aussi de faciliter leur accès au financement.
Selon plusieurs études sur le développement agricole en Afrique de l’Ouest, l’amélioration de l’accès des femmes aux ressources productives constitue l’un des leviers les plus efficaces pour accroître la production agricole, renforcer la sécurité alimentaire et réduire la pauvreté rurale.
À Dzemegni, le plaidoyer de ces agricultrices met ainsi en lumière une réalité souvent ignorée : l’autonomisation économique des femmes rurales ne dépend pas uniquement de leur capacité de travail. Elle repose également sur leur accès effectif au crédit, au foncier, aux équipements, à la formation et aux mécanismes publics d’appui.

Ce reportage est réalisé dans le cadre du programme « Ambassadrices Genre dans les Médias >>, mis en œuvre par l’Association Ekina, avec l’appui du Fonds Pananetugri, dans le cadre du projet << Comprendre et défendre les droits des femmes dans les médias au Togo ».
Albertine A.











