Lomé, le 04 juillet 2025-(©AfreePress)- Au cœur de Lomé, capitale togolaise, trône le siège d’Ecobank Transnational Incorporated (ETI), symbole jadis flamboyant d’un capitalisme africain affranchi des tutelles occidentales. Née en 1985 sur l’ambition de bâtir une banque véritablement panafricaine, fondée par des Africains, pour des Africains, Ecobank avait tout pour incarner la réussite continentale. Quarante ans plus tard, les fondations de ce géant bancaire sont en train d’être ébranlées.
La façade de stabilité qu’affiche le groupe, ne masque plus ses fissures internes. Gouvernance fragilisée, conflits d’intérêts, désaccords au sommet, actionnaires désabusés, performances en berne et crise de confiance rampante, sont les maux dont souffre le groupe Ecobank sous le leadership de Jeremy Awori son PDG. Le dernier épisode en date ? L’Assemblée générale d’avril 2025 à Lomé, où aucun dividende n’a été versé aux actionnaires – un signal d’alarme qui en dit long sur la santé réelle de la maison mère.
Un actionnaire majeur veut fuir le navire
La nouvelle a résonné comme un coup de tonnerre dans la sphère financière africaine : Nedbank, l’un des plus gros actionnaires du groupe avec 20 % de parts, envisage sérieusement de se retirer. Jason Quinn, directeur général du sud-africain Nedbank Group Ltd (JSE : NED), a révélé que ses investisseurs soutiendraient une cession des parts de la banque dans Ecobank. La patience semble avoir atteint ses limites. « Nous avons reçu un soutien massif pour vendre nos parts dans ETI. Les performances sont décevantes et la gouvernance laisse à désirer », a déclaré M. Quinn dans une lettre adressée aux actionnaires.
Ce retrait ne serait pas une simple opération financière. Il s’agirait d’un désaveu stratégique, voire existentiel, pour une banque dont l’image d’unité continentale est aujourd’hui sérieusement écornée.
Ecobank Nigeria, le maillon faible
C’est dans sa filiale nigériane qu’Ecobank a subi ses plus gros revers. Une série de résultats médiocres a poussé la maison mère à prévoir une injection de capital de 50 millions de dollars sous forme de capital AT1 (Additional Tier 1). Il s’agit à la fois d’une mesure de sauvetage vitale et désespérée, et de la dernière injection de liquidités en date qu’ETI a été contrainte de réaliser au Nigeria.
Or, le Nigeria représente près de 40 % des actifs du groupe, et son déclin met en péril l’ensemble de la structure. Les investisseurs nigérians s’inquiètent de la domination croissante des Sud-Africains dans le capital, craignant que l’institution ne perde sa vocation panafricaine et ne devienne un pion dans un jeu d’intérêts étrangers contradictoires.
À cela s’ajoute le litige qui oppose la filiale nigériane et certaines de ses filiales à Wilben Trade, dirigée par Marcus Wade, au sujet d’une transaction commerciale remontant à 2014, qui met en évidence les problèmes que l’Ecobank Nigeria cause au groupe.
Quel est le litige ? Wilben Trade a déposé plainte à Dubaï pour diffamation, abus de procédure et tentative d’extorsion, réclamant 68 millions de dollars (environ 40,8 milliards de francs CFA) à Ecobank Nigeria.
La société accuse la banque d’exiger injustement des paiements après des pertes liées à une opération d’importation de riz non livrée et de manipuler la justice nigériane à son avantage. De son côté, Ecobank affirme qu’il s’agit d’un cas avéré de fraude qui a donné lieu à des poursuites judiciaires au Nigeria, mais cela pourrait être un exemple de la banque cherchant à récupérer des pertes héritées du passé au mauvais endroit, ce qui soulève des questions sur sa stratégie.
Le groupe affirme que l’affaire est toujours en cours devant les tribunaux nigérians et refuse de faire d’autres commentaires. Le fait que cette affaire traîne toujours en longueur suggère qu’ETI laisse ses filiales nigérianes contrôler la situation, mais au prix d’une perte de réputation importante. Aujourd’hui devant les tribunaux de Dubaï, cette affaire pourrait avoir de graves répercussions sur la réputation d’ETI.”
Crises à répétition, gouvernance en lambeaux
Depuis 2012, Ecobank semble en proie à une instabilité chronique. La crise de gouvernance déclenchée par la nomination de Thierry Tanoh en 2012 a marqué le début d’une série noire. Rivalités internes, règlements de compte, révélations dans la presse internationale (notamment le Financial Times), accusations d’abus de confiance, d’extorsion de fonds, de primes injustifiées et de conflits d’intérêts ont entaché la réputation du groupe.
« Le conseil d’administration n’a pas été à la hauteur. Il a échoué à trancher dans le vif », confie un ancien administrateur, amer.
Cette crise a vu se lever des figures controversées comme Laurence do Rego, puissante directrice financière, écartée dans un contexte tendu. Le limogeage de Thierry Tanoh, suivi d’une bataille judiciaire de plusieurs millions d’euros, a laissé des cicatrices ouvertes. La gestion du pouvoir a été marquée par des jeux d’influence où s’opposaient clans internes, anciens dirigeants et actionnaires externes.
L’ombre d’Arnold Ekpe plane encore
Impossible d’évoquer Ecobank sans citer Arnold Ekpe. Ancien directeur général charismatique du groupe (1996–2001 et 2005–2012), il reste une figure tutélaire, parfois jugée trop influente, ayant favorisé l’entrée de Nedbank et du Public Investment Corporation (PIC) sud-africain au capital. Sa proximité avec certains administrateurs, et son implication dans des fonds d’investissement liés à Ecobank, interrogent.
Ses critiques à peine voilées à l’égard de ses successeurs, tout comme son rôle dans l’arbitrage stratégique des partenaires africains et moyen-orientaux, montrent que le fantôme d’un leadership fort plane toujours sur le siège de Lomé.
Un capital éclaté, des intérêts divergents
Ecobank n’est plus cette coopérative panafricaine née dans les rêves de Djondo et Lawson. Aujourd’hui, son capital est morcelé entre des acteurs aux logiques de pouvoir parfois irréconciliables. Il s’agit entre autre de :
Qatar National Bank (QNB) – premier actionnaire depuis 2014;
Nedbank – en retrait annoncé;
PIC – fonds sud-africain aux ambitions continentales;
IFC (Banque mondiale) – vigilant sur la gouvernance;
Amcon (Nigeria) – défenseur des intérêts ouest-africains.
Ce morcellement complique toute stratégie cohérente. La montée parallèle de QNB et de Nedbank, qui contrôlent ensemble près de 40 % du capital, fait craindre un nouveau bras de fer. « L’esprit d’équipe a disparu. Ce n’est plus une famille, c’est un conglomérat de puissances concurrentes », confie un cadre du siège de Lomé.
Des réformes structurelles inachevées
La tentative d’implémenter un plan de gouvernance en 51 points (mars 2014), dicté par la Bourse du Nigeria, n’a pas suffi à corriger les déviances structurelles. Le conseil d’administration a été resserré de 17 à 15 membres, mais les tensions perdurent.
La règle des neuf années maximum par administrateur, imposée pour favoriser la rotation et le renouvellement des idées, est encore timidement appliquée. L’enjeu ? Moderniser une institution qui fonctionne toujours selon les réflexes d’une grosse PME familiale, et l’amener vers les standards d’un groupe bancaire international.
Une image ternie, une crédibilité entamée
Le problème n’est pas seulement financier. Il est aussi symbolique. Ecobank représentait le rêve d’une finance africaine indépendante, structurée, performante. Aujourd’hui, le doute s’installe. Les petits actionnaires, privés de dividendes, se sentent floués. Les clients s’interrogent sur la solidité de leur banque. Les partenaires internationaux observent avec circonspection cette dérive silencieuse.
L’heure du choix
Ecobank est à la croisée des chemins. Sa survie dépendra de sa capacité à :
Regagner la confiance de ses actionnaires historiques ;
Renforcer ses fonds propres, notamment au Nigeria et au Kenya ;
Refonder sa gouvernance pour en faire un modèle de transparence et d’efficacité ;
Réconcilier ses ambitions panafricaines avec les exigences du marché global.
Si elle échoue, elle ne sera plus qu’un symbole défraîchi, un colosse miné de l’intérieur. Si elle réussit, elle pourrait redevenir ce qu’elle fut brièvement : la fierté d’un continent.
Dossier à suivre de près…
Olivier ADJA









