Lomé, le 3 octobre 2026-(©AfreePress)- « Celui qui ne connaît que son propre côté de l’argument connaît peu de choses » John Stuart Mill, De la liberté
Par Olivier ADJA
Il fut un temps où l’on pouvait ne pas être d’accord sans nécessairement devenir adversaires. On pouvait contester une idée sans insulter celui qui la portait, défendre une opinion sans chercher à réduire l’autre au silence, et surtout changer d’avis sans avoir le sentiment d’avoir perdu la face.
Au Togo, comme dans beaucoup de sociétés traversées par de profondes mutations politiques, sociales et numériques, cette culture de la contradiction semble aujourd’hui soumise à rude épreuve. La question mérite d’être posée sans accusation ni procès d’intention. Pourquoi le désaccord provoque-t-il si souvent la colère, la suspicion, l’invective ou le rejet ?
Les réseaux sociaux ont incontestablement changé la nature de la conversation publique. Selon Afrobarometer, 48 % des Togolais déclarent s’informer au moins quelques fois par semaine via les médias sociaux, tandis que 61 % des personnes disposant d’un téléphone portable ont accès à Internet sur cet appareil. L’usage des réseaux sociaux comme source d’information a fortement progressé au cours de la dernière décennie.
Mais le problème ne réside pas dans les réseaux sociaux eux-mêmes. Ils amplifient souvent ce qui existe déjà dans la société. Une frustration sociale, une méfiance politique, un sentiment d’injustice ou une appartenance identitaire peuvent trouver sur Internet une caisse de résonance instantanée.
Quand l’opinion devient une identité
L’une des premières causes de cette intolérance à la contradiction tient à une confusion devenue dangereuse. Les gens ne discutent plus toujours d’idées ; ils défendent le plus souvent leur propre identité.
Celui qui critique une position est alors perçu comme attaquant celui qui la défend. Celui qui pose une question devient suspect. Celui qui nuance est accusé de faiblesse. Celui qui refuse de choisir un camp est soupçonné de duplicité. Le débat se transforme ainsi en duel.
Cette évolution n’est pas propre au Togo. L’UNESCO souligne que les environnements numériques peuvent favoriser la diffusion rapide de discours déshumanisants et insiste sur l’importance de l’empathie, du dialogue et de l’éducation aux médias pour résister à la manipulation et à la radicalisation des opinions.
À cela s’ajoute une autre réalité relative à l’économie de l’attention qui récompense souvent les contenus qui provoquent une réaction immédiate. Une analyse nuancée demande du temps ; une accusation brutale, une humiliation ou une provocation peuvent susciter des dizaines de réactions en quelques minutes. Le débat raisonnable devient alors moins visible que le vacarme.
Une société qui ne s’écoute plus prend le risque de se fragmenter
Le danger dépasse largement les querelles numériques. Lorsque la contradiction devient insupportable, les conséquences peuvent être lourdes. Il peut s’agir de l’autocensure, le repli communautaire, la propagation des rumeurs, la radicalisation des positions, l’affaiblissement du dialogue social et la difficulté croissante à construire des compromis.
Or, les données disponibles invitent justement à prendre au sérieux la question de la liberté de parole.
Dans une enquête publiée en 2026 portant sur 38 pays africains, Afrobarometer indique que 65 % des personnes interrogées se sentent assez ou entièrement libres d’exprimer leurs opinions. Mais le sentiment d’être totalement libre de s’exprimer est particulièrement faible au Togo. Il plafonne à 15 %. Dans le même temps, 62 % des Togolais interrogés estiment que les médias devraient pouvoir publier les opinions et idées sans contrôle gouvernemental, et 65 % souhaitent qu’ils enquêtent sur la corruption et les erreurs du gouvernement.
Ces chiffres ne permettent pas de conclure que les Togolais seraient, par nature, moins tolérants que d’autres. Ils montrent plutôt un décalage à interroger entre l’importance accordée à la liberté d’expression et le sentiment que cette liberté peut effectivement s’exercer. Et c’est précisément là que commence le véritable débat.
Le premier remède : réapprendre à désapprouver
Il faut peut-être commencer par une simple révolution : réhabiliter le droit de ne pas être d’accord.
Une société mature n’est pas celle où tout le monde pense pareil. C’est celle où des citoyens capables de penser différemment peuvent continuer à vivre, travailler et dialoguer ensemble.
Cela suppose de réapprendre quelques règles élémentaires : critiquer les idées plutôt que les personnes ; vérifier avant de partager ; distinguer un fait d’une opinion ; reconnaître une erreur ; écouter avant de répondre ; accepter la contradiction sans immédiatement rechercher l’ennemi derrière celui qui parle.
L’éducation aux médias doit également devenir une priorité. L’UNESCO recommande une approche associant liberté d’expression, lutte contre la désinformation, lutte contre les discours de haine et responsabilisation des différents acteurs de l’environnement numérique.
Écoles, universités, médias, organisations de jeunesse, responsables religieux et traditionnels, acteurs politiques, influenceurs et plateformes numériques ont chacun une part de responsabilité.
Un commentaire n’est pas une conversation. Un « like » n’est pas un argument. Une vidéo virale n’est pas nécessairement une preuve. Et le nombre de personnes qui pensent comme nous ne transforme pas automatiquement notre opinion en vérité.
Les plateformes numériques doivent contribuer à créer un environnement où la liberté d’expression et la protection contre la haine peuvent coexister. L’UNESCO préconise précisément une gouvernance multipartite associant États, plateformes, médias, société civile, chercheurs et autres acteurs.










