Longtemps considéré comme le principal pilier de l’opposition togolaise, le parti Alliance nationale pour le changement (ANC) traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus sombres de son histoire. Moins de dix ans après avoir incarné l’espoir d’une opposition irréductible au Togo, le parti fondé et dirigé par Jean-Pierre Fabre semble en perte de vitesse. Affaibli par des revers électoraux successifs, des querelles internes et des erreurs stratégiques cumulées.
De la gloire politique à la désillusion
En 2013, lors des élections législatives, l’ANC s’impose comme la première force d’opposition, décrochant 19 sièges à l’Assemblée nationale et reléguant les autres partis politiques de l’opposition dans l’ombre.
En 2015, Jean-Pierre Fabre réalise 35 % des suffrages à la présidentielle, un score historique pour un opposant face au pouvoir en place. En 2019, le parti confirme sa dynamique lors des municipales en remportant plusieurs communes stratégiques, dont le Golfe 4, bastion emblématique du leader de l’opposition.
Ces succès valent à Fabre le titre de Chef de file de l’opposition, une reconnaissance institutionnelle de son poids politique. À cette époque, l’ANC incarnait le contre-pouvoir par excellence, capable de mobiliser les foules, de structurer le débat démocratique et de maintenir vivante l’opposition.
Mais moins d’une décennie plus tard, le tableau s’est assombri. L’ANC, naguère si puissante, semble désertée par ses cadres et ses militants, désormais éparpillés entre UNIR et les nouvelles formations ou en retrait de la scène politique.
Le Golfe 4 : le château imprenable tombé
L’élection municipale du 19 juillet 2025 a marqué un tournant symbolique et psychologique. La région du Grand Lomé, et surtout le Golfe 4, considérés comme la forteresse de l’ANC, ont vacillé. Pour la première fois, le parti au pouvoir, UNIR, y a fait une percée spectaculaire, ébranlant même le fief historique de Jean-Pierre Fabre, Kodjoviakopé-Nyékonakpoè et leurs environs.
Même sa réélection comme maire de ces quartiers, Fabre la doit désormais à des alliances fragiles et inhabituelles. Le soutien implicite du mouvement TOVIA, conduit par un ancien cadre de l’ANC, et la bienveillance calculée du parti UNIR, son adversaire de toujours.
Les erreurs d’un leader
Pour beaucoup d’observateurs, la descente politique aux enfers de Jean-Pierre Fabre trouve son origine dans une série d’erreurs de stratégie et de communication.
Sa volatilité politique, souvent perçue comme de l’inconstance, a érodé la confiance d’une base autrefois fidèle.
Dénonçant tour à tour la Ve République et ses institutions, puis acceptant de participer à des élections organisées sous ce même régime tout en refusant à d’autres de prendre part aux élections régionales, Fabre a brouillé son message.
Refusant de siéger à l’Assemblée nationale parce qu’étant très minoritaire, tout en acceptant de diriger une mairie dans un pays où 95 % des communes sont contrôlées par le parti au pouvoir, le leader de l’ANC donne l’image d’un homme politique en quête d’espace, mais sans ligne directrice claire.
Ces contradictions ont nourri les critiques internes et favorisé des désertions de militants « fatigués d’un discours qui tourne en rond », selon un cadre du parti ayant préféré garder l’anonymat.
Comprendre la stratégie de UNIR
La réélection de Jean-Pierre Fabre à la tête du Golfe 4, malgré la perte d’influence de son parti, ne doit rien au hasard.
Politiquement, il était plus avantageux pour UNIR de voir Fabre gérer une mairie que de le voir libre de toute fonction, capable de rallumer la flamme de la contestation. Un Fabre occupé à administrer la commune du Golfe 4, est un Fabre affaibli, sous surveillance, et absorbé par la gestion au quotidien de sa commune plutôt que par autre chose.
D’un point de vue tactique, le parti au pouvoir a trouvé un équilibre parfait. Celui de faire preuve de tolérance démocratique tout en neutralisant un adversaire historique. « Ce serait maladroit de prendre toutes les communes, y compris celles tenues par des figures de l’opposition », confie un analyste politique. « Laisser Jean-Pierre Fabre au Golfe 4, c’est donner une illusion d’ouverture tout en gardant le contrôle par les alliances locales. »
Le “deal TOVIA”… et non le “deal UNIR”
Le porte-parole de l’ANC, Éric Dupuy, s’est d’ailleurs voulu catégorique la dernière fois au cours d’une émission sur radio Nana Fm. « Jean-Pierre Fabre n’a jamais négocié avec UNIR », a-t-il juré. Selon lui, le seul arrangement réel s’est noué avec le mouvement TOVIA, dirigé par un ancien membre de l’ANC, plus proche du parti que du pouvoir.
Mais même dans cette hypothèse, le soutien tacite d’UNIR à la candidature de Fabre apparaît comme une stratégie de cohabitation utile pour éviter une opposition frontale.
Et maintenant ?
La situation de l’ANC est aujourd’hui celle d’un parti en quête de sens et de cohérence, dont le leader historique tente de sauver le symbole d’une résistance devenue plus institutionnelle que révolutionnaire. Mais les réalités électorales sont implacables. Sans renouvellement idéologique ni ouverture vers les jeunes générations, l’ANC risque de devenir un vestige de la vieille opposition qui fut autrefois l’âme de la contestation togolaise.
Jean-Pierre Fabre reste un homme de conviction, un combattant hors pair, un survivant politique, mais aussi un leader prisonnier de son propre héritage.
Et dans un contexte où le parti au pouvoir occupe 95 % des communes, il n’est pas absurde de penser que laisser Fabre “régner” sur le Golfe 4 était la meilleure façon de le rendre inoffensif.
Article paru dans le journal HARA KIRI N° 231 du vendredi 24 octobre 2025










