« L’émigration est une aventure qui commence par un rêve et se termine souvent par un cauchemar » Tahar Ben Jelloun — écrivain franco-marocain
Lomé, le 30 août 2026-(©AfreePress)- Il fut un temps où l’idée de quitter le Togo relevait, pour beaucoup, d’un lointain projet de vie. Pour certains, c’était même une hypothèse presque impensable. Aujourd’hui, le désir de partir semble avoir changé de statut. Il n’est plus seulement le rêve de jeunes sans emploi ou de personnes en situation de précarité. Il s’invite jusque dans des cercles et des catégories sociales que l’on aurait, hier encore, difficilement associés à l’émigration.
Des fonctionnaires, des cadres de l’administration publique, des responsables d’entreprises privées, des banquiers, des ingénieurs, des professionnels de la santé, des professionnels des médias, des enseignants, des entrepreneurs… Les histoires sont désormais légion de Togolais qui envisagent sérieusement de quitter le pays, parfois sans disposer de la moindre garantie quant à leurs conditions de vie une fois ailleurs.
Le phénomène interpelle d’autant plus que certains de ceux qui partent ne sont pas nécessairement sans emploi ni sans perspectives. Ils disposent parfois d’une situation professionnelle enviable, d’un revenu régulier et d’un statut social respectable. Pourtant, ils regardent au-delà des frontières.
Que cherchent-ils donc ailleurs qu’ils ne trouvent plus suffisamment ici ?
La réponse est loin d’être évidente. Est-ce une question économique ? Le niveau des salaires, le coût de la vie, les perspectives de carrière et l’accès au crédit peuvent-ils expliquer cette volonté de départ ? Est-ce une question sociale, liée au sentiment d’un horizon professionnel limité ou à la difficulté de se projeter dans l’avenir ?
La dimension politique entre-t-elle également en ligne de compte ? Certains citoyens peuvent-ils éprouver le besoin de vivre dans un environnement qu’ils perçoivent comme offrant davantage de possibilités, de libertés ou de perspectives ?

Il faut également compter avec le puissant effet de l’imaginaire migratoire. Sur les réseaux sociaux, les récits de réussite de ceux qui sont partis occupent une place considérable. Une voiture, une maison, un voyage, un emploi, quelques images de confort suffisent parfois à donner l’impression que l’herbe est nécessairement plus verte ailleurs. Les difficultés, les sacrifices, la solitude et les désillusions sont rarement exposés avec la même visibilité.
Il serait donc hasardeux de réduire ce phénomène à une seule cause. Le désir de partir peut être économique, professionnel, social, psychologique ou simplement lié à l’attrait de l’aventure et de la découverte.
Mais une question devrait retenir l’attention des pouvoirs publics : que faire pour que partir soit un choix et non une nécessité ?
Le Togo ne peut se permettre de voir progressivement s’éloigner une partie de ses forces vives. Retenir les talents ne signifie évidemment pas fermer les frontières ni culpabiliser ceux qui choisissent l’émigration. Il s’agit plutôt de rendre le pays suffisamment attractif pour que le départ ne soit pas perçu comme l’unique voie vers l’accomplissement.
Cela passe par davantage d’opportunités professionnelles, une meilleure rémunération du travail qualifié, un environnement politique plus séduisant et un cadre de réformes plus favorable à l’entrepreneuriat, à l’accès au financement, à la valorisation du mérite, à la mobilité professionnelle et à une administration capable de faire davantage confiance à ses compétences.
Il faut également renforcer la qualité de l’éducation, soutenir la recherche, favoriser l’innovation et créer des passerelles entre les compétences de la diaspora et celles restées au pays.
Car le véritable enjeu n’est peut-être pas d’empêcher les Togolais de partir. C’est de faire en sorte qu’ils puissent aussi avoir envie de rester ou de rentrer, pour ceux qui sont déjà partis.
Un pays qui retient ses cerveaux, valorise ses compétences et offre à sa jeunesse des raisons de croire en son avenir ne se contente pas de lutter contre l’émigration. Il investit dans sa propre capacité à se construire.
Source : Hara Kiri Numéro 242 du jeudi 27 août 2026










